#JeSuisCharlie bouleverse les réseaux

Nous sommes vraisemblablement des millions à avoir, mercredi 7 janvier dernier, partagé cette expérience intensément personnelle et pourtant fondamentalement collective sur les réseaux sociaux. Cela a peut-être commencé pour vous sur Twitter, ou alors sur Facebook, ou même sur Instagram. Un changement immédiatement perceptible sur le profil d’un ami du bout du monde ou du coin de la rue, une photo de couverture qui s’habille soudain de noir, des tweets en cascade qui évoquent tous le même effroi et en quelques heures seulement, ce sont des centaines de vos contacts qui se parent tous d’un même cliché, à l’allure d’un slogan publicitaire : JE SUIS CHARLIE. Trois mots en blanc et gris sur fond noir, à la typographie semblable à celle du nom du journal dont l’équipe venait d’être décimée par deux terroristes.

C’est un véritable déferlement qui s’empare alors de tous les réseaux sociaux, une vague d’émotion qui submerge le monde connecté, alors que les détails de la tuerie à l’encontre de Charlie Hebdo sont peu à peu dévoilés. Sur les newsfeeds, plus aucun autre sujet immédiatement visible, JE SUIS CHARLIE engloutit tout,  et devient LA seule actualité. Ce raz-de-marée émotionnel, que le hashtag #JeSuisCharlie a cristallisé, a culminé avec un pic à 6,500 tweets par minute à 21H30. À 19H00, il avait déjà été utilisé 2,1 millions de fois, selon le compte Twitter Data. Jeudi 8 janvier, le chiffre atteignait 3,4 millions de tweets. Il a désormais (au 12 janvier) dépassé les 6,5 millions de tweets.

Vendredi 9 janvier, Metronews annonce un peu rapidement, avant de se corriger, que le hashtag de solidarité pourrait bien être « le hashtag le plus populaire dans l’histoire de Twitter ». L’information erronée est déjà reprise par différents comptes sur Twitter, mais le média se trompe. En dépit de l’émotion immense que suscitent les attaques terroristes à l’encontre de la France, le site Mashable nous rappelle que la finale de la coupe du monde de football l’année dernière a généré plus de 30 millions de tweets (#WorldCupFinal). Twitter démentira même officiellement, par la voix de Christopher Abboud, chargé de la communication pour le réseau social en France, qui met en garde contre une information « inexacte » et « corrigée depuis ». Il ajoute même, à titre d’exemple, que le hashtag #LOL, utilisé en masse tous les jours sur le réseau, est quasiment indétrônable.

Pour prendre un événement plus "comparable", les manifestations liées aux événements de Ferguson aux États-Unis ont généré, avec le hashtag #Ferguson, plus de 18 millions de tweets. De même, le rapt de 276 lycéennes nigérianes par la secte islamiste Boko Haram, le 14 avril dernier au nord du Nigeria, avait soulevé un mouvement mondial de mobilisation sur les réseaux sociaux, avec le hashtag #BringBackOurGirls, retweeté plus de 5 millions de fois. Au-delà de la froideur de l’objectivité chiffrée, la propagation globale du mot d’ordre impressionne franchement. Une spectaculaire cartographie mondiale, largement relayée sur les réseaux, vient donner vie à ce mouvement de mobilisation de masse.

Les médias cherchent vite à comprendre comment le slogan-choc a vu le jour. C'est Le Progrès qui met rapidement la main sur Joachim Roncin, directeur artistique et journaliste musique au magazine gratuit Stylist, un peu dépassé par l’extraordinaire retentissement de son tweet, posté en réaction quasi-immédiate à l’attentat perpétré contre Charlie Hebdo. Il publie en effet le slogan sur son compte Twitter moins d’une demi-heure après le massacre, à 11H52. « Je n’avais pas beaucoup de mots pour exprimer toute ma peine et j’ai juste eu cette idée de faire "Je suis Charlie" parce que notamment, je lis beaucoup avec mon fils le livre "Où est Charlie" », expliquera-t-il, médusé par son propre succès et sa médiatisation.

La force de ce hashtag, c’est certainement d’avoir réussi sans peine à s’extraire des timelines et des fils d’actualité pour envahir la rue, les terrains de sport, et les unes des journaux, que ce soit dans sa version originale ou sous une forme déclinée. Dès le mercredi 7 janvier au soir, soit quelques heures seulement après sa création, des milliers de personnes s’en étaient déjà emparées pour manifester leur désarroi et leur soutien aux victimes dans des rassemblements spontanés. Le week-end dernier, des millions de citoyens à travers le monde brandissaient le même slogan (traduit ou pas) pour afficher leur détermination contre le terrorisme. Loin de rester cloisonné sur Twitter ou Facebook, le hashtag s’est ainsi transformé en un cri de ralliement qu’ont pu s’approprier les manifestants du monde entier.

Nul doute que la une de Charlie Hebdo cette semaine, qui reprend à son compte le slogan, devrait encore générer une multitude de tweets solidaires, promettant une belle et longue vie à (#JeSuis)Charlie.




Search article